Gaétan Frigon était en conflit
d'intérêts à la SAQLe président de
Loto-Québec forcé de démissionner
Président de Loto-Québec depuis moins d'un an, Gaétan Frigon a été
forcé de quitter son poste parce qu'il s'était placé en situation
de conflit d'intérêts dans ses anciennes fonctions, à la barre de
la Société des alcools (SAQ).
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Denis Lessard Président de Loto-Québec depuis moins d'un an, Gaétan
Frigon a été forcé de quitter son poste parce qu'il s'était placé
en situation de conflit d'intérêts dans ses anciennes fonctions, à
la barre de la Société des alcools (SAQ). Dans une longue lettre
qu'il a fait parvenir hier à la ministre des Finances, Pauline
Marois, M. Frigon explique son départ-surprise par les attaques
récentes touchant son intégrité, des allégations qui, selon lui,
ont «miné sa capacité à bien remplir ses fonctions à la tête de
Loto-Québec». Mais des sources sûres ont confié hier à La Presse
que sa démission avait été, en pratique, exigée par le
gouvernement. En matinée hier à Québec, M. Frigon avait été
convoqué par le sous-ministre aux Emplois supérieurs, Gilles
Rosario Tremblay, qui avait terminé la vérification que lui avait
demandée, fin janvier, la ministre des Finances, Pauline Marois.
Corroboré par le ministère de la Justice -une procédure normale
pour ce genre de vérification-, le verdict du mandarin Tremblay
était formel: M. Frigon, quand il était patron de la Société des
alcools, s'était placé en situation de conflit d'intérêts en
accordant un contrat sans appel d'offres, de 200 000 $, à la firme
de publicité Scriptum, une entreprise qui lui devait
personnellement 400 000 $. Ce geste seul contrevenait au code de
déontologie des hauts fonctionnaires; au surplus, M. Frigon n'avait
jamais déclaré cette transaction au gouvernement. L'autre
allégation, la participation du Fonds de solidarité à Publipage,
compagnie dont M. Frigon est propriétaire, ne contrevenait pas,
semble-t-il, au code de déontologie des grands commis de l'État,
explique-t-on. La situation était tout au moins embarrassante car
le Fonds de solidarité était en même temps le partenaire de la SAQ
dans la Maison des Futailles. Dans sa lettre, M. Frigon explique se
retirer pour ne pas nuire à Loto-Québec, qui «ne mérite pas d'être
éclaboussée par les allégations à son endroit». Dans une formule
soigneusement rédigée, il soutient être convaincu que «les
vérifications en cours (...) démontreront que j'ai toujours agi de
bonne foi, sans chercher d'aucune façon à tirer un profit personnel
de mes fonctions». Il semble que M. Frigon n'ait pas attendu qu'on
lui demande formellement de tirer sa révérence; devant la
présentation de M. Tremblay, il a vite dit qu'il jetait l'éponge.
Une fois rentré à Montréal en matinée, M. Frigon a rédigé sa lettre
de démission, qui a été transmise au cabinet de Mme Marois. La
veille, cette dernière avait déjà eu un avant-goût des conclusions
de l'enquête de M. Tremblay. Du côté libéral, le député Jacques
Chagnon qui, depuis des mois, menait la charge contre le président
de Loto-Québec, pavoisait. Mais comme l'adéquiste Marie Grégoire,
critique de son parti en matière de finances, M. Chagnon a prévenu
que ce départ ne dédouanait pas le gouvernement; ce dernier doit
maintenant rendre publiques les conclusions de l'enquête sur le
respect du code de déontologie. «Ce n'est pas parce qu'il n'y a
plus de corps qu'il n'y a plus de cause», a lancé M. Chagnon. M.
Frigon a soutenu publiquement ne pas savoir que la SAQ avait signé
un contrat avec Scriptum. Or, selon M. Chagnon, c'est M. Frigon qui
avait lui-même signé les chèques pour payer les honoraires de cette
firme. D'autres sources indiquent que M. Frigon avait aussi signé
le contrat liant la SAQ avec Scriptum. Arrivé au secteur public en
1998, après une longue carrière dans le secteur de l'alimentation
-chez Steinberg puis Métro-Richelieu-, M. Frigon a, dans sa
déclaration publique, réglé ses compte hier avec l'administration
publique. Il a indiqué préférer «le secteur privé où le processus
décisionnel n'est pas ralenti par les contraintes inhérentes aux
multiples règles en vigueur dans le secteur public...» «Ma vision
et mes actions ont toujours été axées sur les résultats avant
tout», affirme-t-il dans sa lettre rendue publique, hier. En
commission parlementaire mardi, M. Frigon avait subi toute une
dégelée. Relevant des transactions passées où l'ancien président de
la Société des alcools s'était mis, en apparence tout au moins, en
conflit d'intérêts, la porte-parole libérale, Monique
Jérome-Forget, avait soutenu que Loto-Québec, opérant dans le
secteur délicat des jeux de hasard, était «le pire poulailler à
confier au renard». Lors de cette même réunion, M. Frigon avait
appris avec surprise de la bouche de Pauline Marois que ses gestes
avaient été aussi soumis au procureur général, pour obtenir son
avis. «Une formalité dès que ce genre de vérification est
effectuée» a-t-on expliqué hier. Pauline Marois avait défendu
mollement M. Frigon, se limitant à dire qu'une commission
parlementaire ne devait pas se transformer en tribunal. L'an
dernier, l'ancien président de la SAQ avait été nommé à la tête de
Loto-Québec, un des postes les plus prestigieux et lucratifs de la
fonction publique à l'instigation du chef de cabinet de Bernard
Landry, Claude H. Roy, qui avait côtoyé M. Frigon à la SAQ. Pour
placer M. Frigon, on avait délogé un mandarin grosse pointure,
Michel Crête, qui dirigeait depuis 10 ans la société d'État. Il
était au terme d'un second mandat de cinq ans. Mme Marois aurait
préféré nommer une amie, Francine La Haye, de National, qui avait
longtemps siégé au conseil d'administration de Loto-Québec.
D'autres poussaient la candidature de Gilles Godbout, sous-ministre
des Finances qui était passé à un cheveu d'obtenir la présidence de
la Société des alcools -Claude Roquet, délogé d'Investissement
Québec, avait dans un premier temps refusé la SAQ avant de se
raviser. En dépit des pots cassés en période préélectorale, a-t-on
appris, Bernard Landry entend encore une fois choisir le patron de
Loto-Québec. Mais cette fois on cherche une nomination qui ferait
consensus, du type de celle faite à la Caisse de dépôt et
placement, où l'arrivée d'un Henri-Paul Rousseau avait obtenu une
approbation unanime dans le milieu des affaires. Depuis une
semaine, M. Frigon s'était retrouvé sur la sellette pour avoir
établi une nouvelle procédure d'acquisition d'oeuvres d'art à
Loto-Québec, qui possédait déjà une des collections les mieux
cotées au Canada. La police de Montréal avait passé un coup de fil
l'automne dernier à Loto-Québec pour prévenir la société que 26
oeuvres, payées 128 000 $ et acquises depuis septembre 2002,
étaient sinon des faux, à tout le moins grossièrement surévaluées
(on aurait payé jusqu'à 20 fois le prix du marché). Or il est
apparu que sous M. Frigon, le même processus douteux d'acquisition
avait été mis en place à la Société des alcools. M. Frigon a
soutenu ne pas connaître l'intermédiaire Pierre Antoine Tremblay,
maintes fois condamné, précisant même que c'était l'ancien chef de
cabinet du premier ministre Landry, Claude H. Roy qui avait établi
le contact avec ce réseau douteux. Or, un ancien collaborateur de
M. Landry, Raymond Bréard, a confié hier à La Presse que c'est M.
Frigon, et non Claude H. Roy, qui avait proposé de «passer par M.
Tremblay», les deux hommes ayant une connaissance commune, selon
lui.